Les cartes de baptême dans le voyage de migrants chrétiens rencontrés au Maroc

Johara Berriane

13 décembre 2015, Rabat. Je retrouve Christine après le culte du dimanche dans une église de Rabat, au Maroc. Membre active de cette petite église de réveil nouvellement fondée, Christine s’est proposée pour me parler de ses activités et de son parcours au sein de cette assemblée. Dans le cadre de mes recherches postdoctorales, je m’intéresse aux communautés chrétiennes migrantes au Maroc. Après avoir étudié les processus de territorialisation de ces communautés, j’ai commencé à aborder, en 2015, la question de la traduction matérielle des identités religieuses et ma première rencontre avec une carte de baptême remonte à ce jour-là.

Assise à mes côtés dans le sous-sol de la maison qui abrite le lieu de culte, Christine, qui tient sa bible serrée entre ses mains, me raconte en détail son parcours migratoire, son rapport avec les assemblées chrétiennes et son engagement comme diaconesse. Venue de la République du Congo, elle fait partie de cette petite communauté de migrants, originaires de pays subsahariens, installés au Maroc. Après un premier séjour au Sénégal, elle décide de rejoindre sa nièce installée depuis deux ans à Rabat où elle suit une formation professionnelle d’aide-soignante. Dès son arrivée, Christine fréquente et s’engage dans l’assemblée où nous nous retrouvons ce jour-là.

Mais au-delà de son engagement dans une église de réveil, Christine m’apprend, tout en insistant, qu’elle s’était aussi fait baptiser « dans une église protestante » (l’Église évangélique du Congo). En disant cela, elle tire un dépliant cartonné blanc qui avait été glissé dans les pages de sa bible : « J’ai même ma carte de l’église protestante avec moi, dit-elle. Je me promène toujours avec. C’est bizarre, ça fait longtemps, ça fait depuis 1995, le 3 janvier 1995 que je me suis fait baptisée ». Interpellée et intriguée par ce document, je m’exclame : « Vous avez des cartes de membres ? »

En hochant la tête, Christine tire de sa bible un deuxième dépliant du même type, et m’explique : « Ça, c’est la carte de cotisation, pendant que moi je n’étais pas [à Brazzaville], ils ont annulé quelques années et moi je suis venue et je les ai payé toutes [les cotisations] jusqu’en 2013, donc je dois encore payer pour 2014 et 2015. Mais lorsque je vais rentrer, ils vont me changer ça. Si tu es travailleur c’est 150 francs, si tu es étudiante c’est 75 et ça c’est enregistré là-bas. Je ne sais même pas si le système est devenu informatisé ou pas, mais il y a quand même des archives. Je l’ai toujours dans ma bible parce que l’Église protestante, elle est implantée partout, les catholiques et les protestants, ils sont partout, donc tu peux aller là où il n’y a pas une assemblée [église de réveil] et tu te présentes à eux […] puisque ces églises existent dans le monde entier, la carte c’est une preuve, c’est comme la carte d’identité : si tu n’en as pas, tu as des problèmes ».

Christine dispose donc de deux “cartes” délivrées par l’Église évangélique du Congo. La carte de baptême certifie, selon elle, son appartenance à l’Église évangélique et en cela l’insère dans une communauté évangélique mondialisée. La seconde qui prouve l’accomplissement de ses obligations de fidèle vis-à-vis de sa paroisse d’origine au Congo [le paiement des cotisations] renvoie à une “citoyenneté” confessionnelle territorialisée. La comparaison faite par Christine entre la carte de baptême délivrée par son église d’origine et sa carte d’identité “civile” confirmait ainsi la pertinence de l’un de mes questionnements qui consiste à s’interroger sur les liens entre l’identité religieuse et l’identité civile des individus. L’observation de Christine me fit aussi penser au titre d’un ouvrage publié par la sociologue Peggy Levitt, God needs no passeport (2009). Dans cet ouvrage qui traite des transformations du paysage religieux à travers l’immigration aux États-Unis, Levitt montre comment la dimension mondialisée de certaines institutions religieuses permet aux migrants de participer à la fois à la culture de leur pays d’origine et à celle de leur pays d’accueil. Elle compare également les institutions religieuses, qui sont des organisations qui arrivent à traverser les frontières nationales et à s’implanter dans le monde entier, à des multinationales.

À l’instar de ces migrants en Amérique, Christine considère que l’Église évangélique est une institution universalisée qui, au Maroc aussi, peut lui offrir du soutien et de l’aide en cas de besoin. Il faut sans doute préciser ici que l’église évangélique du Congo et l’Église évangélique au Maroc appartiennent en effet, toutes deux, à la Communauté d’Églises en Mission, une communauté créée en 1971, à Paris, et à laquelle appartiennent 35 églises réparties dans le monde entier. Ce qui est frappant cependant est le fait que cette appartenance se traduit et se prouve par un document doté d’une valeur semblable à celle d’une carte d’identité, car il garantirait, selon Christine, l’accès à des droits, services et soutiens durant la migration. Il faut cependant dire que cette carte de baptême n’avait rien de commun avec un document d’identité civile comme on les connaît aujourd’hui. Cette “carte” se présentait sous la forme d’un dépliant : une croix et le nom de l’église figuraient sur la page de garde, sur la deuxième et troisième page, on pouvait lire le nom de Christine, sa paroisse et la date de son baptême. Les informations sur l’état-civil [date et lieu de naissance, notamment], à la base des cartes d’identité délivrées par les États, et qui se retrouvent parfois aussi sur des cartes de baptême étaient inexistantes sur celle-ci. On ne trouvait pas non plus de photographie ou d’éléments de description physique pour permettre de vérifier le lien entre la carte et son détenteur.

Un entretien ultérieur réalisé le 18 décembre 2015 avec un pasteur de la République Démocratique du Congo m’a permis de confirmer l’appréciation de Christine sur la carte de baptême et ses usages. Bien que fondateur d’une petite église de réveil au Maroc, ce dernier avait été d’abord baptisé par l’Église catholique et avait conservé sa carte prouvant son [ancienne] appartenance religieuse. Avant de migrer au Maroc, ce pasteur avait tenté un premier voyage vers l’Angola. Sa carte de baptême catholique lui avait alors ouvert beaucoup de portes : “J’avais fait un voyage pour aller en Angola où j’avais traversé des villages là-bas, j’avais amené ça [la carte de baptême]. Ça m’a servi dans les églises catholiques que j’ai trouvées là-bas. Pendant la nuit, pendant la journée, quand je cherchais un endroit pour me reposer un peu, j’ai trouvé des chrétiens catholiques je leur ai présenté ma carte pour leur prouver que j’ai été aussi catholique et ça m’a aidé à avoir de la nourriture, des habits, tout, tout, tout. Ça m’a aidé à avoir une place pour dormir”. Poursuivant son voyage vers le Maroc, le pasteur choisit en revanche de confier ses cartes de baptême en chemin, afin de dissimuler son identité confessionnelle pendant sa traversée de l’Afrique de l’Ouest et de la frontière marocaine.

Ces deux récits montrent ainsi que les appartenances à des communautés religieuses se matérialisent et se prouvent par le truchement de “cartes” dans un contexte transnational. Elles soulignent également que ces “cartes” peuvent être utilisées tantôt pour afficher les identités, tantôt pour les dissimuler, tantôt pour avoir accès à des ressources et des droits en migration. Ces petits dépliants blancs découverts chez mes interlocuteurs attestent ainsi du caractère organisé, voire bureaucratique, de certaines communautés religieuses africaines qui se sont également engagées dans l’octroi de documents d’identité. Sans pour autant remplacer les documents d’identité civils produits par les États ou les organisations internationales [comme le HCR, notamment], ces cartes confessionnelles s’y articulent et jouent un rôle important dans l’expérience migratoire.

Références :

Levitt, Peggy, 2009, God Needs No Passport. Immigrants and the Changing American Religious Landscape. New York: The New Press.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here